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La très difficile maîtrise des risques « exceptionnels »

08/04/2020  par Jean-Jacques RICHARD

 

Concept de maîtrise des risques exceptionnels - Pierres en équilibre sur un fil

La maîtrise des risques est une préoccupation pour tous les dirigeants publics ou privés. Mais avant de chercher à maîtriser des risques, il faut s’attacher à les identifier et en mesurer de manière juste leurs capacités de nuisance. Seule une stratégie de management des risques bien maîtrisée et régulièrement actualisée permet d’atteindre un tel résultat. Si la maîtrise des risques « standards » est acquise par des pays comme la France, qu’en est-il exactement pour des risques exceptionnels ?

 

La difficile évaluation des risques exceptionnels

 

L’évaluation des risques exceptionnels est très difficile à plusieurs titres.

Tout d’abord, il y a l’aspect exceptionnel derrière lequel se cache une problématique de taille, celle de définir avec précision le terme exceptionnel. Rappelons que la définition d’exceptionnel est « qui n’est pas ordinaire, coutumier ».

Un risque devient-il exceptionnel du fait de la rareté de sa fréquence, de la gravité de ses impacts potentiels ou d’un amalgame de ces deux aspects (fréquence et gravité) ? La gravité du risque exceptionnel émane-t-il des impacts potentiels sur un plan humain, sur un plan financier, sur un plan économique ou bien là aussi d’une combinaison de tous ces paramètres ? Si la probabilité du risque identifié est jugée peu probable, quels sont les facteurs qui permettent de porter une telle appréciation ? Et qu’en est-il si le risque est jugé très probable ? Un risque très probable est-il un risque certain dans le temps à plus ou moins longue échéance ? À quelle vitesse un risque peu probable peut-il devenir certain ? Comme vous l’aurez compris, évaluer un risque est un exercice qui réclame de se poser une multitude de questions afin de pouvoir en extraire les bonnes réponses.

Un risque ne peut être qualifié d’exceptionnel que du fait de sa gravité potentielle qui est catastrophique, sa fréquence n’étant en l’espèce qu’accessoire. En l’espèce, ce n’est pas parce que nous subissons la pire crise sanitaire mondiale depuis ces cent dernières années que le monde ne sera pas refrappé dans quelques mois ou quelques années par une crise du même type mettant en scène un virus totalement nouveau avec un taux de létalité 10 fois supérieur…

 

Appréciation du risque & Effet de souffle

 

Un exemple concret de risque exceptionnel

 

Poursuivons ce raisonnement avec, hélas, un cas des plus concret : le risque pandémique lié au Coronavirus Covid-19.

Fin janvier et durant une très grande partie du mois de février, nombreux étaient les infectiologues, épidémiologistes, virologues et autres experts qui affirmaient haut et fort sur les chaînes d’information en continu et autres médias que le Coronavirus Covid-19 était une « grippette » et que, dans tous les cas, la situation était et serait sous contrôle. Dans le même temps, rappelons que les 23 et 24 janvier 2020, le gouvernement chinois prenait la décision de confiner de manière très stricte un peu moins de 50 millions de ces citoyens.

De toute évidence, les experts qui se sont exprimés durant cette période (janvier et février) n’ont pas été en mesure d’apprécier plusieurs paramètres qui font a minima partie intégrante de toute analyse de risques : la gravité potentielle du risque et sa probabilité d’occurrence.

Ces experts n’ont pas été non plus en mesure d’apprécier « l’effet de souffle » de la matérialisation du risque. Cet effet de souffle se matérialise en l’espèce par la rapidité avec laquelle l’épidémie s’est répandue dans le monde.

 

Les critères d’évaluation du risque

 

Dans l’analyse du risque lié au Coronavirus Covid-19, ces experts ont fait reposer leurs jugements non pas sur une analyse scientifique, mais principalement sur une analyse géographique que nous pourrions nommer « effet de proximité ». En effet, la distance qui nous sépare de la Chine – et donc du risque – a été sans nul doute un critère d’évaluation ainsi que la connaissance que ces médecins avaient de la grippe « saisonnière ».

Il ne fait aussi aucun doute que d’autres critères sont aussi entrés en ligne de compte, et notamment celui d’une « immunité » face à un scénario catastrophe. Cette « immunité » n’est pas naturelle ou provoquée médicalement ; elle est psychologique, mêlant une dose de déni, d’inconscience, de statistiques troublantes et de supériorité. Ce facteur immunisant est très simple à comprendre : « nous avons une parfaite connaissance de la grippe saisonnière, nous avons maîtrisé le SRAS en 2003 et la grippe H1N1 en 2009/2010, nous avons contenu Ebola sur le continent africain, nous avons l’un des meilleurs systèmes de santé au monde… Donc, pas de problème. »

Si en lieu et place d’une telle démarche, l’approche avait été plus cartésienne en cherchant à mesurer de manière rationnelle la probabilité d’occurrence, les impacts potentiels et nos vulnérabilités face à une telle épidémie, il ne fait aucun doute que certaines mesures auraient bien différentes.

Il doit être souligné que de nombreux scientifiques ont quant à eux très rapidement tiré la sonnette d’alarme générale. Hélas, ceux-ci ont été totalement inaudibles dans cette période où la majorité des hommes pensaient être bien supérieurs à ce que pouvait produire de la nature.

 

Coué : un faux ami

 

En matière de maîtrise des risques, la méthode Coué n’est, hélas, pas d’une grande aide et vient bien au contraire totalement fausser notre jugement. Se répéter, tel un mantra, que nous serons en capacité de maîtriser le risque ne permet pas de faire avancer les choses, bien au contraire. Toute notre volonté et notre positivisme n’y changeront rien.

Ou bien un risque exceptionnel a été identifié. Et dans ce cas, tous les scénarios doivent être envisagés afin de pouvoir dresser des lignes de défense dûment coordonnées afin de se préparer à y faire face. Ou bien le risque est inexistant…

Dans le scénario que nous connaissons aujourd’hui, il est des plus importants de parfaitement intégrer que cet être vivant que représente un virus cherchera à s’adapter, qu’il combattra, qu’il se renforcera afin de trouver un second souffle lorsque nous penserons l’avoir terrassé.

La méthode Coué sera tout aussi inefficace pour empêcher un tremblement de terre majeur dans le sud de la France, ou bien une attaque NRBC (Nucléaires, Radiologiques, Biologiques, Chimiques) en France ou en Europe ou encore pour éviter que la crise financière de 1929 ne fasse pâle figure comparativement à celle de 2020 ou 2021.

 

Le nerf de la guerre : des stratégies et des moyens adaptés aux risques identifiés

 

Maîtriser un risque, c’est définir des stratégies en fonction d’une gravité potentielle et déployer des moyens adaptés pour y faire face. Il est utile de rappeler que ce ne devrait jamais être les moyens qui permettent de définir la stratégie, mais bien le contraire, à savoir une stratégie et des moyens.

La question des moyens constitue le nerf de la guerre pour face à une crise exceptionnelle. Cette question des moyens est un sujet très délicat, car il s’agit de savoir où placer le « curseur ».

Souvenez-vous des mesures prises par la ministre de la Santé en 2009, madame Roselyne Bachelot. Pour faire face à la pandémie de grippe A H1N1, celle-ci avait commandé 1 milliard de masques et 94 millions de doses de vaccin et 30 millions en option. Il y a peu de temps encore, certains se gaussaient des mesures prises par la ministre de la Santé. Nombre de ces personnes ne comprennent pas aujourd’hui le manque de moyens pour faire face à la crise du Coronavirus Covid-19.

Il ne fait aucun doute que les moyens sont l’une des clefs d’une bonne gestion de crise, aux côtés de la communication de crise (qui a notamment pour but d’expliquer sans détour la situation) et bien entendu d’une organisation de gestion de crise  sans faille pour gérer la crise et ses conséquences directes et indirectes.

 

Le risque de l’anticipation

 

Anticiper pleinement les moyens pour faire face à une crise comme celle que le monde connaît aujourd’hui aurait coûté rien qu’en France des milliards d’euros, étant entendu que l’anticipation n’est en aucun gage de certitude. Si, comme pour la grippe H1N1, l’État français avait stocké dès 2018 2 milliards de masques chirurgicaux de type FFP2 et commandé 10 000 respirateurs de réanimation, etc. qu’en auraient pensé la Cour des comptes et les opposants politiques du gouvernement en place ? Des journalistes qui se seraient emparés de ce type d’information n’auraient-ils pas écrit de longs articles sur la manière ahurissante dont les fonds publics sont utilisés ? Élise LUCET n’aurait-elle pas consacré un numéro de son émission phare Cash Investigation pour dénoncer une situation intolérable à l’heure où l’endettement de la France dépasse les 100 % du Produit Intérieur Brut ?

Les multiples impacts de cette crise sont et seront tellement gigantesques qu’il ne fait aucun doute que le France et de nombreux autres pays se doteront de stocks en tout genre et bâtiront de nombreuses stratégies pour répondre à ce type de crise sanitaire.

Toutefois, une crise en chassant une autre, nous devrions également nous interroger sur les stocks de tenues NRBC en France afin de faire face à une attaque terroriste de grande ampleur, ou sur les moyens mis en place pour faire face à un cyclone qui dévasterait l’ouest de la France…

Et qu’en est-il des moyens pour faire face à une cyber-attaque qui paralyserait, non pas une ou des entreprises ou villes, mais par exemple la moitié ou plus des Opérateurs d’Importance Vitale (OIV) et – soyons totalement démesurés – pas uniquement en France, mais dans plusieurs pays en Europe ? L’Estonie en 2007 n’a-t-elle pas été victime d’une cyber-attaque lancée à partir de 60 pays et de millions d’ordinateurs, paralysant ainsi le pays ?

 

Maîtrise des risques exceptionnels : entre équilibrisme et résilience

 

Sur le fond, la véritable question est de savoir si les mesures prises pour contrer avec le maximum d’efficacité des risques exceptionnels seraient supportables sur un plan budgétaire et si les contribuables que nous sommes accepterions d’en payer l’addition.

Certes, les risques exceptionnels réclament des moyens exceptionnels. Mais ces risques exceptionnels sont protéiformes et tellement nombreux qu’un recensement exhaustif sur le fond et la forme serait un exercice très complexe. Un risque exceptionnel est un mélange de hasard, d’inimaginable, de fulgurance, de nouveauté, de stratégies, etc.

La « maîtrise » d’un risque exceptionnel peut être comparée à un numéro d’équilibriste : l’objectif est effectivement de trouver le juste équilibre dans les moyens qui seront mis en œuvre préventivement tout en acceptant que ces mesures soient dans tous les cas insuffisantes si le risque identifié venait à se matérialiser.

La matérialisation d’un risque exceptionnel est un cataclysme qui fait obligatoirement trembler les organisations les mieux préparées, vaciller celles qui le sont moins et chuter celles qui ont négligé ou refusé de regarder avec froideur ces « mégas-risques ».

Enfin, plus que tout autre risque, les « mégas-risques » ont la particularité d’enfanter à coup sûr d’autres risques qui prendront vie dans « les jours d’après ».

« Maîtriser » des risques, « mégas » ou non, c’est aussi apprendre au plus grand nombre à cultiver une résilience collective.

 

 

 


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Jean-Jacques RICHARD, président d’HAXXOM

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